Interview Ambre Bartok (JJ Goldman)

Interview Ambre Bartok

Une interview entre gold clair et gold foncé signé BRUCE LIT

1ère publication le 23/10/20 – MAJ le 15/08/21

Tu étais un peu différent, et moi je n’étais pas comme eux…
©Pygmalion

Cet été, je l’ai passé à lire des bios musicales. Celle de Lou Reed par Mick Wall, l’écrin de Marie David sur Gainsbourg et cet essai original de la journaliste Ambre Bartok sur les différences et les points communs entre Pierre Goldman et son demi-frère Jean-Jacques.

D’aucuns me reprocheront le grand écart de passer du rock de Reed et Gainsbourg à la chanson très populaire de Goldman. A ceux-là et aux autres, je leur répondrai, que bien qu’évoluant dans une catégorie très différente des deux premiers esthètes décadents, Goldman est un homme de l’être et de lettres dont l’écriture a été reconnue par l’Académie Française.

En ces temps d’antisémitisme galopant et décomplexé, on pourra rappeler que Goldman comme Gainsbourg est un fils d’émigré juif qui adopte les codes et la langue de son pays d’accueil pour la sublimer et lui faire honneur. C’est également un compositeur qui a commencé par chanter des chansons dont personne ne voulait avant d’en devenir le grand faiseur.

Les comparaisons s’arrêtent là : JJ Goldman ne ressemble qu’à lui-même et réussit une prouesse en soi : être l’artiste préféré des français en étant le plus invisible. Mais derrière l’homme de coeur, se pourrait-il que l’on puisse y trouver un authentique révolté comme l’était son demi-frère Pierre ?
Voici les réponses d’Ambre Bartok recueillies par mail en septembre dernier.

Pierre Goldman, ce frère dont Jean-Jacques a toujours refusé d’évoquer publiquement et intimement.

Bonjour Ambre et merci pour cet ouvrage qui a comblé le fan de JJG que je suis. Peux-tu nous en expliquer la genèse ?  

Pierre Goldman est mon auteur préféré. Et Jean-Jacques mon parolier préféré. Je sortais de la rédaction d’un livre difficile, mon éditrice m’a demandé ce que j’avais envie d’écrire pour « me reposer », j’ai sauté sur l’occasion d’écrire sur les frères Goldman.

Pour nos jeunes lecteurs, peux-tu présenter Pierre Goldman le demi-frère de Jean-Jacques ? 

Pierre Goldman est le frère aîné de Jean-Jacques. Il est issu du premier mariage du père de JJG. Il a été braqueur. Il a été accusé d’un double meurtre dont il est sorti blanchi après une longue bataille judiciaire. Par ailleurs, c’est un écrivain de génie. Il a écrit 2 livres qui ont été salués par les intellectuels de l’époque : Sartre, Beauvoir, entre autres. Il a été tué par balles dans la rue.    

Ton livre montre traite des ressemblances et des différences de JJ et Pierre autour de la mort, la politique, l’amitié ou l’écriture.  Sait-on quels rapports avaient-ils entre eux ? 

Jean-Jacques n’en parle pas. Pierre parle un peu de se fratrie dans son livre « Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France ». On sait que les frères et la sœur de Pierre ont suivi son procès, mais ne faisaient aucun commentaire. 

Quel serait l’héritage de Pierre Goldman aujourd’hui ? Son nom semble être tombé dans l’oubli…. 

Oulala, tombé dans l’oubli? ça me fait mal ce que tu dis. Il nous a laissé des textes merveilleux, c’était un homme qui donnait ses lettres de noblesse au mot « Liberté ». Un homme plein de convictions et de combats. Une plume d’un tranchant et d’une émotion rare.

Penser que l’on a moins tort lorsque l’on hurle plus fort
©Ed Illustratrice

Tu affirmes que Jean-Jacques Goldman est un vrai philosophe et doublé d’un Juste… 

Oui. Sa réflexion est toujours aboutie, comme le prouvent ses textes de chansons. Il a une mécanique intellectuelle très aboutie, à mes yeux mais pas seulement aux miens puisque des millions de gens l’aiment, se retrouvent dans ses chansons aussi. 

Tu sembles déplorer que Goldman ne se soit pas lancé en politique…. 

Oh que oui. Je rêve d’un homme plein de convictions assumées. Il faut lire son livre d’entretiens avec Alain Etchegoyen pour voir qu’il pense politique en continu. Et que ses idées sont sensées, carrées, intelligentes en un mot.

Goldman a toujours été assimilé à un chanteur de gauche alors que dans la réalité, il a toujours détesté Mitterand et méprisé le parti communiste français… Il pète également un plomb lorsque Chirac et Balkany utilisent ses chansons lors de meetings. Où le situes-tu sur le spectre politique français ?  

Je dirais que lui est un homme de gauche, contrairement à Mitterrand, qui était un pourri (oui je sais, j’y vais fort mais je suis journaliste politique et j’ai étudié le bonhomme). 
Quant à son mépris du communisme comme tu dis, ce n’est en fait pas du mépris mais de le déception. Je pense que le concept communiste, sur le papier plaisait à Jean-Jacques Goldman, mais que les hommes ont bafoué les inspirations du concept, comme d’habitude…

 

Que reste-t-il de nos chanteurs humanistes ? Berger, Gall, Balavoine sont morts. Renaud est un zombie et Goldman s’est exilé. C’est la fin d’un rêve, non ?  

Si. Je ne vois malheureusement aucun talent éclore aujourd’hui, personne qui puisse les égaler. Goldman en particulier. 

Les chansons sont plus belles que celles qui les chantent
©Ed Illustratrice

Une phrase m’a fait tiquer : celle où tu rassembles Goldman avec De Gaulle, Gainsbourg, Zemmour, Onfray ou Moix comme des provocateurs de débats ! 

Je mélange tous ces hommes, bien que je sois au fait qu’ils ne partagent rien ou presque, parce que je défends là le droit à la parole. Je pense que toute idée doit s’exprimer, qu’elle soit politiquement correcte ou non. C’est à mes yeux ça, la démocratie.

Comment expliques-tu le désamour voire la haine que vont lui vouer la presse rock tout au long de sa carrière ?

Je crois que c’est de la jalousie. C’est un type qui ne prête pas attention au look, qui n’aime pas la vie publique, qui ne boit pas, ne prend pas de drogue, n’est pas fun si je puis dire mais très banal vu de l’extérieur. Je crois qu’il n’entrait pas dans le moule des rockeurs ou journaleux de rock, qu’on l’a, de fait, haï. C’est un type qui voit au delà des apparences, ce que ces gens, ses accusateurs, ne savent pas faire. 

Après Johnny, il va quand même écrire pour Florent Pagny, Patrick Fiori, Lorie ou Céline Dion qui sont aux antipodes de l’univers rock qu’il affectionnait dans DÉMODÉ ou MINORITAIRE… Personnellement c’est là et durant l’évolution de plus en plus kermesse beauf des Enfoirés que je n’arrive plus à le suivre… 

Je crois qu’il a écrit pour ces gens parce qu’ils le lui ont demandé, tout simplement. Parce qu’ils avaient sans doute besoin d’être remis sur la route du succès. Et que Goldman perçoit le désespoir. Il a fait ce qu’on a à faire quand on est quelqu’un de bien : leur tendre la main. 

La polémique TOUTE LA VIE qui a assimilé Goldman à un réactionnaire, qu’en as-tu pensé ?  

Je déteste Attali. Il vole des textes d’autres auteurs régulièrement, c’est extrêmement condamnable. Alors l’entendre faire une leçon de morale à Goldman m’a choqué au plus haut point. Goldman n’est pas du tout réac, il dit simplement dans cette chanson ce que les gens ne veulent pas entendre : que pour réussir, il faut travailler. Point.  

Rare : la colère froide de Goldman contre Romain Goupil à la télé française.

AU BOUT DE MES REVES, ENVOLE-MOI, ON IRA, LA-BAS, AMERICAIN, EN PASSANT toutes ces chansons évoquent l’exil et la migration que tu relies à l’errance juive. C’est brillant !  

Je suis Juive tu sais comme lui. Allors j’ai les mêmes questionnements et je sais intrinsèquement quand un texte parle de ça, dans l’ombre. Donc rien de brillant dans cette analyse, juste une prédisposition. Mais merci de ta bienveillance.


Je savais que Goldman avait chanté avec Balavoine. Ton livre m’a fait découvrir un joli duo avec son modèle, Michel Berger. Qu’avaient en commun ces deux hommes ?  

La sensibilité, l’à propos, la compréhension des autres, la captation de leurs chagrins, douleurs… et évidement un talent fou.

L’humilité, l’humanisme et l’intelligence de Goldman sont loués de tous.  L’homme doit bien avoir des zones d’ombre, non ? Tu n’en parles pas beaucoup… 

Si si j’en parle en interview. Mais tu sais, il faut des preuves pour écrire quelque chose et sur cette question je n’ai que des intuitions. Elles sont qu’il n’est sans doute pas facile à vivre, très exigeant, ne tolérant que très mal la médiocrité. Qu’il a sans doute des idées arrêtées sur bon nombre de sujets. Mais encore une fois, on est dans le domaine du ressenti, pas du palpable là.  

Un duo méconnu entre Berger et Goldman.

Quels seraient les clichés et les malentendus que tu souhaiterais dissiper autour de ce curieux personnage : le plus populaire de France qui brille par son absence ?  

Je pense qu’il n’est pas qu’un chanteur populaire mais un gars brillant. Qu’il l’a peu montré et que c’est dommage.  

Tu envoies à la fin de ton ouvrage une invitation à ton idole. Sais-tu s’il a lu ton ouvrage ? 

Oui je sais qu’il l’a fait. 

Quelles seraient les chansons que tu nous inviterais à redécouvrir et pourquoi ?  

Né en 17 à Leidenstadt, Les choses, Sache que je. Ce sont des questions qui nous invitent à réfléchir à des thèmes fous, à nous regarder tel qu’on est.

Plus le temps passe, plus je trouve que DEMODE est le meilleur disque de JJG : rock, en colère et grinçant. Quel serait le tien ?  

J‘aime tout. Pas forcément les mélodies, mais toujours les textes. 

Les héritiers de la Génération Goldman, c’est… ?  

Personne.

Un dernier mot pour nos lecteurs ?

Il faut lire Pierre Goldman, absolument.Un dernier mot encore : merci d’avoir lu cette interview. Et merci à toi d’avoir lu mon livre, bien sûr.

Qu’elle soit elle, et le mieux qu’elle pourra
©Ambre Bartok

La BO du jour

Où Goldman se met en scène dans une chanson assez rock en train d’enlever une femme pour lui signifier son désir : Un Requiem pour un fou sous fond de luttes des classes au texte dérangeant.


47 comments

  • Bruno. :)  

    Très intéressante, cette interview ! Merci pour le partage 🙂
    Bon, je n’ai rien appris que je ne savais déjà (intuitivement) sur ce cher Jean-Jacques ; mais j’aime bien l’optique « ressenti » de Ambre Bartok, à savoir que la discrétion proverbiale de cet artiste-là, associée à ses actes souvent dénués de jugement -les fameuses collaborations artistiques diverses z’et variées, et dont je suis moi aussi persuadé qu’elles sont autant le résultat d’une générosité spontanée que d’une rectitude toute professionnelle- sont bien plus révélateurs de ses positions (politiques, Humanistes ou autres) et de sa nature, qu’auraient pu l’être de grands discours, voire de spectaculaires outrances médiatiques.
    J’ai arrêté d’acheter après le troisième album en son nom propre, n’y retrouvant pas l’identité qui m’avait tant séduit sur les deux premiers : il évoluait, et moi aussi. Ça n’était pas moins bon, mais je n’étais clairement plus en phase. Ah ! Mais « J’T’Aimerai Quand Même » et « Si Tu M’emmènes », et « Le Rapt » et « Quelque Chose De Bizarre », juste pour l’imagerie pleine d’étrangeté, en direct de mes premières lectures Fantastiques.
    Le débat sur la nature Rock ou pas Rock de sa musique me laisse un peu à la remorque, moi qui considère le genre surtout comme une façon de « pousser les murs », quelle que soit la manière dont on s’y prend pour y parvenir. Mais je ne suis pas mélomane pour deux sous, mes oreilles ne servant surtout qu’à véhiculer le feeling jusqu’à ma cervelle de créature peu-pensante, et toute en ressentis.
    Quand à une hypothétique relève de la chanson dites « Francophone », je pense que, effectivement, il est assez difficile d’avoir une écoute objective quand à ce qui se fait aujourd’hui : le passage des ans, quelle que soit notre détermination, fige quand même pas mal nos capacités à s’adapter aux nouveautés ; et ce siècle qui démarre s’annonce plein de nouveautés très « nouvelles »…
    Mais merci pour le décalage, et la petite nostalgie : je crois que je connais encore pas mal de ses chansons par coeur, sur les deux premiers vinyles. Aujourd’hui, je reconnais volontiers un vaillant stoïcisme à mes voisins, quand j’ai attaqué l’adolescence avec ce chanteur-là (avec Prince et Streisand !) comme modèle pour chanter.

    • Bruce Lit  

      Ah chouette ! Le retour de Bruno ! Je m’inquiétais de ne plus te voir dans les commentaires.
      Pour m’y plonger abondamment, la scène française actuelle est passionnante.

      • Bruno. :)  

        C’est vraiment gentils de l’avoir remarqué 🙂
        Je reconnais avoir un peu-beaucoup déserté, ces derniers temps : j’ai été un poil occupé et, n’en ayant absolument pas l’habitude (je suis un croisement réussi entre une couleuvre et un phasme…), je me suis un peu écroulé, à postériori. Pardon pour l’absence : je vais m’y remettre tranquillement. J’ai plutôt intérêt, d’ailleurs : rien que les deux lectures et posts d’aujourd’hui, ça m’a prodigieusement fait du bien à la tête.

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